Critique de “Le progrès ne tombe pas du ciel” de Ismaël Emelien et David Amiel

Deux anciens conseillers politiques d’Emmanuel Macron, Ismaël Emelien et David Amiel, viennent de publier Le progrès ne tombe pas du ciel (Fayard), présenté comme un manifeste du progressisme. Comme beaucoup de personnes, j’avais une certaine hâte de lire ce livre. Mon impression est plus que mitigée.

A défaut d’écrire un authentique manifeste, Emelien et Amiel rendent une copie bien rédigée, où les termes techniques sont soigneusement évités (ils réalisent la prouesse de dénoncer le manque de mobilité sociale en France sans jamais écrire le terme une seule fois) et les éléments de langage habilement disséminés (« Ce n’est donc pas une supra-nation européenne que nous voulons bâtir, mais une Europe des super-nations » p. 95, « les progressistes ne doivent pas construire la politique de leur majorité, mais la majorité de leur politique » p. 157).

Mais à l’exception de quelques fulgurances, le livre d’Emelien et Amiel est globalement décevant. Présenté comme un manifeste, l’ouvrage manque clairement de profondeur : l’analyse développée par les auteurs est simpliste et à mon sens fallacieuse.

D’une part, leur doctrine progressiste (et son mantra « la maximisation des possibles des individus ») n’est en réalité qu’un libéralisme édulcoré, légèrement mâtiné d’un souci de justice fiscale et sociale (favoriser la mobilité sociale, lutter contre les rentes économiques, etc.). D’ailleurs, en quoi le progressisme de Macron diffère-t-il franchement du progressisme de Hollande ?

Le simplisme de l’analyse réside essentiellement dans le fait d’opposer les progressistes aux populistes. L’humoriste américain Robert Benchley disait : « There are two kinds of people in the world: Those who divide everybody into two kinds of people, and those who don’t. » En proposant de substituer le clivage progressisme/populisme au traditionnel clivage gauche/droite, Emelien et Amiel perpétuent cette manie des politistes à abuser des catégories dichotomiques comme outil d’analyse (les catégories dichotomiques sont à l’analyse politique ce que les matrices 2×2 sont aux sciences de gestion).

Si le clivage gauche/droite est aujourd’hui un cadre de lecture insuffisant pour appréhender la réalité politique et sociale, le clivage progressisme/populisme est au mieux tout aussi insuffisant, au pire fallacieux. Ces deux dimensions doivent être considérées ensemble, comme étant orthogonales : il y a un progressisme (et un populisme) à gauche et à droite, les deux ne sont pas les mêmes. La réforme des 35 heures était-elle un progrès ? Le progrès, à l’instar de la beauté, est souvent dans l’œil de l’observateur. Dès lors, prétendre qu’il existe une catégorie homogène « progressisme » qui serait l’opposé du populisme n’a pas vraiment de sens.

D’autre part, Emelien et Amiel soulignent à juste titre que l’efficacité de l’action publique est conditionnée à la justesse du diagnostic préalablement établi : « Il nous semble en effet que l’impuissance qui a gagné la politique depuis une quarantaine d’années commence par le fait qu’elle n’a plus su regarder la société telle qu’elle est. […] Nous croyons au contraire que l’étape du diagnostic est cruciale. » (p. 135-136). De fait, leur diagnostic sur l’état du monde et de la France est parfois très juste (cf. le passage sur le « rentier de la liberté » p. 44). Cependant, leur diagnostic est partiel. Redonner la possibilité à l’individu de « construire son propre destin » est un problème qui apparaît comme majeur aux yeux de celles et ceux qui voient un pays comme une start-up nation. N’en déplaisent à Emelien et Amiel, et aux représentants de la macronie en général, les citoyens français ne sont pas tous des entrepreneurs en puissance aspirant à « construire leur destin », « réaliser leur potentiel », « changer plusieurs fois de vie », etc. La plupart d’entre eux aspirent seulement à vivre décemment. Ni plus, ni moins.

Emelien et Amiel écrivent : « Nous pouvons accepter que les responsables politiques aient du mal à répondre rapidement à nos problèmes : tous ne sont pas aisés à résoudre – parfois, c’est même impossible. Mais il est insupportable de voir qu’ils répondent à d’autres problèmes, parce qu’ils ne se sont pas assez penchés sur nos vies. » (p. 136). Ironiquement, Emelien et Amiel tombent dans cet écueil, ce qui rend leur analyse en partie obsolète. Se sont-ils penchés un instant sur la vie des citoyens dans les territoires qui aspirent seulement à vivre décemment ? Ou ne voient-ils dans ces citoyens que des « gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel » ?

Au final, l’ouvrage d’Emelien et Amiel a davantage la substance d’une copie d’étudiant que d’un authentique manifeste politique. Mais au fond, est-ce bien leur rôle de conseillers politiques de penser ? Le grand critique américain Harold Rosenberg disait : « Un homme politique, c’est un intellectuel qui ne pense pas. » Emelien et Amiel nous montrent que c’est également vrai pour le conseiller politique.